Princesse des dauphins – tome 2

couv-princesse-dauphins-2Résumé :

Jaanani, le dauphin blanc télépathe, décide de venir à la rencontre des Humains, pour leur prouver l’intelligence de son espèce. Il est poursuivi par Almira, une extraterrestre vivant sous la mer et qui veut prendre le contrôle de la Terre en se servant de lui. Cathy et Dorian, deux enfants Humains, vont tout risquer pour venir à son aide.

(Le tome 2 est une histoire complète, indépendante du tome 1).

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Auteur : Georges Vigreux
Date de publication : octobre 2013
ISBN : 979-10-91748-04-9
Prix : 13 €
Nb de pages : 215
Dimensions : 150 x 210 x 2 mm
Poids : 310 g
Éditeur : Éditions La Pépinière

Extraits du tome 2

Le clan des Deena-Ja

Je m’appelle Jaanani. Dans le langage des miens, les Grands Dauphins
de Méditerranée, ce nom signifie « couleur de lune ». Ma mère, Naani,
m’a appelé ainsi parce que je suis né avec la peau blanche. Elle m’a
mis au monde il y a un peu plus d’un an.

Je suis le résultat d’une manipulation génétique organisée par Almira,
la commandante des Altéantes. Son peuple vit sous les mers et attend
son heure pour prendre possession de la Terre. Ils viennent d’une planète
aquatique et savent contrôler les espèces marines.

Ils ont peur des Terriens, de leur méchanceté et de leur goût pour la
guerre. Certains veulent rester sous la mer et attendre que les Humains
soient devenus plus tolérants, mais d’autres, sous le contrôle d’Almira,
veulent au contraire les dominer.

Et pour cela, ils cherchent le moyen d’entrer dans leurs pensées, comme
savent le faire les Altéantes avec les animaux marins. Almira m’a créé
dans ce but. Elle a modifié mes gènes afin que je sois capable de comprendre
les pensées des Terriens.

C’est elle qui a capturé ma mère Naani pour la forcer à me mettre au
monde dans son laboratoire, l’an dernier. C’était à bord d’un étrange
yacht noir, semblable à ceux que les Humains très riches utilisent pour
se promener. Ce bateau peut se transformer en sous-marin pour rejoindre
en secret le vaisseau des Altéantes caché sous la mer.

Les Humains ne sont pas tous mauvais. Quand ma mère avait été faite
prisonnière dans ce yacht, deux enfants et leur père étaient montés à
bord pour tenter de la secourir. Il y avait une petite fille de douze
ans appelée Cathy et son petit frère de neuf ans : Dorian. Leurs jeunes
esprits n’avaient pas encore la barrière mentale que les Humains construisent
dans leurs cerveaux quand ils deviennent adultes. J’ai pu facilement
entrer en contact mental avec Cathy puis avec Dorian et leur demander
de l’aide. Les Humains appellent cela : la télépathie.

J’ai réussi à m’enfuir vers le large, partant le plus loin possible
de la folie dominatrice d’Almira et de celle, toute aussi dangereuse,
des hommes et de leurs terribles machines.

Je sais que les enfants ont pu retrouver leurs parents. J’ai senti leur
bonheur affluer vers mes sens grâce au fil télépathique qui relie désormais
nos cerveaux. J’avais fait la promesse à Cathy et à Dorian de venir les
retrouver en mer quand leur père retournerait à son étude des animaux
marins. C’était il y a deux mois.

Mais le temps a passé et je ne suis pas encore rentré de mon voyage
pour explorer les océans. J’ai bien trop peur de me rapprocher seul de
la côte, maintenant que la saison d’été est sur le point de revenir.
Lorsque les grandes chaleurs reviennent autour de la Méditerranée, les
Humains deviennent comme fous : ils se rassemblent tous sur les plages
du littoral, se resserrant le plus possible les uns contre les autres.
Ils laissent leur peau si fragile brûler au soleil, se frottent le corps
avec des huiles aux odeurs étranges qui viennent souiller le goût de
la mer et jettent toutes leurs saletés dans l’eau.

J’ai maintenant rejoint le groupe des Grands Dauphins de Deena, la femelle
à la nageoire coupée qui dirige notre clan.

Nous sommes trente et un dauphins. Nous formons le clan des Deena-Ja :
les dauphins de la Lune. Notre clan s’appelle ainsi parce que nous voyageons
toujours de nuit quand la lune éclaire de ses feux la surface des flots.
J’ai eu beaucoup de chance d’être accepté dans ce clan et de ne pas rester
un dauphin solitaire comme cela arrive souvent quand nous avons le malheur
de perdre notre famille.

Deena est impressionnante de force et de beauté. Elle saute plus haut
et plus loin que n’importe lequel d’entre nous. Sa nageoire dorsale est
coupée à la moitié de sa hauteur (un souvenir d’une hélice de hors-bord),
mais cela ne la gêne nullement pour fendre les flots de toute la puissance
de ses trois mètres cinquante de longueur. Elle est plus grande que tous
les mâles de notre groupe et sait mieux que personne nous diriger en
évitant tous les pièges.

Elle est entourée par ses deux fils, Noda et Bartu, qui ont respectivement
trois et quatre ans d’existence. Ils ont été jaloux au début quand Deena
m’a accepté parmi eux, mais je leur ai expliqué que mes parents, Tanos
et Naani, n’étaient pas morts et que je retournerai bientôt auprès d’eux,
dès que j’aurai trouvé le moyen de les libérer. Ils ont alors bien voulu
me laisser entrer dans le clan pour une période limitée, à la seule condition
que je leur laisse toujours une partie de ma pêche en gage de soumission.

Notre clan suit actuellement un banc de barracudas en migration et nous
avons fort à faire pour ne pas perdre leur trace, car ces petits malins
essaient chaque nuit de nous fausser compagnie. Mon rôle est de rabattre
les poissons vers Deena et ses fils qui sont les premiers à pouvoir se
servir. Viennent ensuite les femelles enceintes et celles qui ont des
petits. Enfin, si le banc ne s’est pas encore dispersé, les jeunes mâles
ont à leur tour le droit de se nourrir. Je figure bien entendu parmi
les derniers, mais j’accepte cette contrainte sans protester, car je
suis bien trop content de ne pas avoir à chasser tout seul, ce qui serait
beaucoup plus difficile. Et je n’oublie pas d’apporter mes deux premiers
poissons aux fils de Deena comme le veut notre accord.

Durant les premiers jours de mon entrée au clan des Deena-Ja, j’ai usé
une bonne partie de mes forces pour rabattre plus de poissons que nécessaire.
Il fallait que je montre aux autres de quoi j’étais capable. Et mon sonar
est particulièrement efficace. Je crois que c’est grâce à Almira qui
a trouvé le moyen d’amplifier l’émission de mon système d’écholocation.
Grâce à lui, je peux émettre des ondes très loin dans l’eau et localiser
les poissons avant tout le monde. Un peu comme le font les radars des
Humains. Je me suis rapidement fait une belle réputation de rabatteur
et Deena est même venue me féliciter pour mon travail.

Lors de nos rares périodes de sommeil, quand le banc des barracudas
cesse de s’enfuir pour prendre quelques heures de repos, nous pouvons
à notre tour arrêter de nager pour laisser notre cerveau se désactiver.

Comme tous les dauphins, nous ne dormons jamais complètement. Une partie
de notre cerveau reste éveillée afin de nous permettre de continuer à
flotter et à respirer à la surface. Puis l’autre partie se repose à son
tour tandis que la première redevient active. J’ai expliqué au clan que
les Humains ne procèdent pas ainsi : ils sont obligés de s’endormir totalement.
Ils ne contrôlent plus du tout leur corps. C’est même pour cela qu’ils
sont obligés de se construire des abris afin de se protéger de toute
agression pendant qu’ils sont inconscients.

Mes connaissances sur les Humains impressionnent les autres membres
du clan et je crois que c’est aussi pour cela que Deena m’a accepté dans
son groupe. Même si elle refuse de m’en parler, je crois qu’elle a eu
des contacts avec les hommes autrefois et que cela lui a laissé quelques
souvenirs inoubliables.

Alors, tous les matins quand le jour se lève enfin, je réponds aux questions
que l’on me pose. J’explique aux plus jeunes que mon esprit est capable
de rester en contact avec celui de Cathy et de Dorian. C’est ainsi que
j’ai pu tout apprendre des Humains, en puisant simplement dans la mémoire
de ces deux enfants. J’ai appris des choses absolument extraordinaires
sur cette espèce. Mais heureusement, notre esprit est beaucoup mieux
construit que celui de ces pauvres bipèdes, sans quoi je n’aurais eu
aucune chance que l’on croit mes explications.

Nous avons la capacité d’échanger nos informations beaucoup plus vite
que les hommes. Il nous suffit d’émettre des cliquetis pour que nos voisins
reçoivent les images que nous voulons leur montrer.

Inutile de former des mots pour décrire une situation ou un lieu: nous
envoyons toute l’image et celui qui la reçoit obtient instantanément
tous ses détails. L’information passe à toute vitesse d’un cerveau à
l’autre. Bien sûr, cela ne suffit pas. Quand il faut expliquer, nous
avons besoin aussi de former des phrases, des mots.

Mais si expliquer est simple, comprendre est beaucoup plus difficile.

Par exemple, j’ai montré au clan des images de ces immeubles gigantesques
que les hommes construisent les uns contre les autres dans ce qu’ils
appellent des villes. Mes amis ont tous été stupéfaits d’apprendre que
les Humains dorment et vivent dans ces petites boîtes de pierre et de
métal appelées appartements, entassés les uns avec les autres dans de
minuscules pièces.

Et pourtant, ces mêmes Humains ne se supportent pas entre eux. Ils ne
doivent pas faire de bruit, ne doivent pas regarder ce que font leurs
voisins et évitent parfois même de les croiser lorsqu’ils sortent de
chez eux.

Comment faire comprendre à mes amis, qui vivent nuit et jour en groupe
les uns contre les autres, jouant dans les vagues et se caressant entre
deux sauts, que ces Humains qui ne se supportent pas font pourtant tout
pour vivre les uns sur les autres ?

Après quelques jours de navigation, j’avais pu discuter avec tout le
clan. Bien peu des miens avaient eu de vrais contacts avec les Humains,
mais tous savaient que ces êtres à deux pattes étaient aussi dangereux
qu’un requin, aussi fourbes qu’une murène et aussi voraces qu’un troupeau
d’orques. Plus petits que nous, maladroits et ridicules dans l’eau, incapables
de comprendre les sentiments que tous les animaux échangent entre eux,
les Humains étaient pourtant redoutés de tous et la simple évocation
de leur nom faisait naître des émotions de peur qui se propageaient à
tout le clan.

Nous étions en permanence sur le qui-vive. Notre plus grande peur étant
de croiser l’un de ces filets dérivants que les Humains laissent flotter
dans l’eau et que nos sonars ne parviennent pas toujours à détecter à
temps. Nombre de nos amis sont déjà morts noyés dans ces terribles pièges,
incapables de se dépêtrer des mailles invisibles qui les empêchent de
remonter respirer à la surface.

Nous suivions la côte depuis plusieurs jours, restant à bonne distance
du territoire des Humains, croisant de temps à autre de grands bateaux
qui laissaient dans leur sillage une épouvantable odeur de pétrole. De
jour comme de nuit, il nous suffisait d’écouter les ondes émises par
les vagues venant se briser sur les rivages et revenant en écho vers
nos capteurs sensoriels, pour savoir avec exactitude où et à quelle distance
se trouvait la côte.

Deena nous guidait. Sa mémoire connaissait par cœur tous les dessins
de toutes les côtes de Méditerranée et ceux de bien d’autres mers. Elle
savait nous guider avec précision vers les courants les plus favorables.
En goûtant l’eau, elle reconnaissait la région que nous traversions.
En se fiant aux étoiles, elle savait s’orienter pour préparer notre itinéraire
du lendemain. Et, plus important que tout sens de l’orientation, son
sonar avait acquis au fil des ans, une incomparable expérience lui permettant
de reconnaître à grande distance quelle variété de poissons se trouvait
à portée de nos estomacs insatiables.

Le banc de barracudas que nous pourchassions depuis deux lunes commençait
à devenir trop clairsemé. Si nous continuions à en prélever trop de membres,
ils finiraient par se séparer définitivement et nous n’aurions plus de
quoi nous nourrir. Pire, en les exterminant, nous risquions de leur ôter
toute chance de se reproduire. Et un dauphin connaît trop bien l’importance
du renouvellement d’un cheptel pour se comporter ainsi. Deena était donc
en quête d’un autre banc de poissons pouvant nous permettre de continuer
notre route.

Car nous avions un but : le clan des Deena-Ja, comme tous les ans à
la même époque, rejoignait le Ja-Laaba, le site où tous les
couples de notre clan venaient se reproduire, un lieu magique où la nourriture
abondait, où l’eau avait le goût parfait et la température idéale, un
paradis où personne ne viendrait nous chasser.

Je n’avais pas encore l’âge de me reproduire et encore moins de compagne
pour le faire, mais je devais me joindre provisoirement à ce clan, du
moins tant que je n’aurais pas réussi à convaincre d’autres dauphins
de se rallier à ma propre quête.

Car j’ai choisi ma destinée. La vie m’a fait le don de pouvoir communiquer
avec les Humains. Il est temps de leur montrer que nous autres dauphins
sommes au moins aussi intelligents qu’eux, voire plus dans certains domaines.

Bien sûr, nous n’avons pas de main comme eux pour prendre et créer
des outils. Bien sûr, nous n’avons pas de territoire à défendre, pas
d’armes pour vaincre nos ennemis, pas de construction impressionnante
à montrer aux autres races.

Mais nous avons de prodigieuses connaissances sur la Terre, la vie et
les ondes qui parcourent l’espace entre les mondes. Nous avons aussi
beaucoup de choses à apprendre à ces Humains qui semblent passer leur
temps à s’entre-tuer.

Si j’arrive à les convaincre de notre intelligence, alors j’arriverai
aussi à les mettre en garde contre Almira et les siens et à éviter que
les Altéantes ne prennent le contrôle de la Terre. Mais il ne sera pas
facile de demander aux miens de prendre parti dans ce qui ressemble de
plus en plus à un conflit entre deux races. Nous autres dauphins vivons
dans les océans depuis des millénaires. Nous étions déjà là avant que
l’être humain ne se mette à envahir les continents. Avec les autres cétacés,
nous dominions toutes les autres espèces marines alors même que l’homme
préhistorique en était encore à essayer de faire du feu.

Mais j’ai été créé avec la capacité d’entrer dans le cerveau des Humains
et cela me donne naturellement le rôle d’ambassadeur auprès de leur monde
étrange. Deena l’a bien compris et respecte mon choix, même si elle considère
que je n’ai strictement aucune chance de réussir une telle mission.

Mani-Lia, la jeune femelle de deux ans qui est la nièce de Deena, semble
la plus convaincue par mon projet. Cela fait plusieurs fois qu’elle vient
nager près de moi lorsque nous nous amusons à surfer les vagues créées
par l’étrave des grands navires sillonnant la Méditerranée.

Ces énormes constructions flottantes sont un fréquent sujet de discussion
parmi les dauphins. Nous avons du mal à comprendre pourquoi les Humains
créent d’aussi lourdes embarcations, incapables de se glisser avec agilité
dans l’eau et qui heurtent chacune des vagues de la mer, poussant devant
elles une quantité absolument invraisemblable de liquide pour parvenir
à avancer avec une lenteur exaspérante.

Nous ressentons dans tout notre corps les vibrations émises par les
machines cachées au plus profond de ces monstres de métal et notre odorat,
pourtant si peu développé, parvient même à sentir à distance les épouvantables
émanations laissées par le carburant qu’elles brûlent.

Mais qu’importe la maladresse des Humains, ils parviennent tout de même
à faire avancer ces drôles d’engins appelés cargos (j’avais expliqué
ce terme à mes amis) qui créent devant eux d’énormes vagues très pratiques
pour nous permettre d’économiser nos forces lors de notre longue transhumance
vers le Ja-Laaba.

Mani-Lia venait à côté de moi pour prendre de l’élan et sauter hors
de l’eau à proximité d’une de ces vagues d’étrave. Elle replongeait ensuite
avec beaucoup d’adresse pour se retrouver devant la vague créée par le
cargo, juste à l’endroit où l’onde nous poussait vers l’avant sans que
nous ayons besoin d’utiliser nos muscles. C’était un jeu grisant et amusant,
mais qui pouvait aussi se révéler dangereux comme nous l’avait expliqué
Deena. Elle avait déjà vécu un épisode où des êtres humains munis d’une
sorte de long bâton de métal s’étaient amusés à lui tirer dessus depuis
le pont du cargo, sans aucune raison apparente. Elle avait vu le sang
jaillir du flanc de son compagnon de l’époque qui avait coulé dans les
profondeurs de l’océan sans qu’elle ait eu le temps de venir à son secours.
Depuis ce drame, Deena refusait de s’approcher de ces monstres de métal
et préférait user ses forces à nous suivre en nageant au loin, émettant
un sifflement d’alerte dès qu’elle voyait la silhouette d’un bipède apparaître
à la proue des navires.

J’avais beau avoir tenté de la rassurer en lui disant que je ressentais
de manière parfaitement claire l’état émotionnel de chacun de ces Humains
et que je pouvais donc avertir si l’un d’eux avait des pulsions agressives,
elle n’avait rien voulu savoir, encore traumatisée par cette expérience
passée.

Mani-Lia n’avait pas cette crainte. Elle voulait surtout jouer avec
moi et me montrer sa force et son agilité, s’amusant par moments à faire
une pirouette complète avant de retomber dans l’eau, pour le plus grand
plaisir des Humains qui nous observaient depuis leur bateau. Surveillant
l’aura mentale de ces hommes, je prenais le temps de répondre à ses questions.
Et elle était d’une curiosité insatiable !

— Tu ressens vraiment leurs pensées ? me demanda-t-elle un jour alors
que nous surfions devant la proue d’un tanker qui passait près de l’île
de Pantelleria, entre la Sicile et la Tunisie.

— Uniquement si je me concentre sur l’un d’eux. Tu vois cet Humain avec
un pantalon jaune à l’avant du tanker ?

— C’est quoi, un « pantalon » ?

— Un morceau de tissu qui couvre le bas de son corps. Les Humains ne
se montrent pas nus lorsqu’ils ne sont pas seuls avec leurs femelles.
Et encore, c’est plus compliqué que cela. Disons que cela leur évite
d’avoir froid…

— Mais le soleil brille très fort, pourtant… Ils ne devraient pas avoir
froid. Nous sommes bien dans l’eau, nous… Et elle est bien plus froide.

— Ils peuvent avoir froid ou chaud très rapidement. Ils ne supportent
pas de fortes différences de température, comme nous.

— On se demande vraiment comment ils ont fait pour dominer les autres
espèces en étant si fragiles !

— Tu voulais savoir si je comprenais leurs pensées, je crois ?

— Oh oui ! Dis-moi à quoi pense ce drôle de bipède avec son pantalon…

— Son esprit est assez flou… Il nous trouve amusants. Il croit qu’on
joue à sauter sur les vagues !

— Quel idiot ! Je voudrais l’y voir, lui, s’il devait nager comme nous
durant des heures pour traverser la mer !

— Il en serait bien incapable. Les Humains savent très mal nager et,
quand ils y arrivent, c’est pour taper l’eau de leurs bras et de leurs
jambes sans presque avancer.

— Les pauvres !

— Maintenant, il pense qu’il va bientôt pouvoir aller manger… Et il
pense aussi à sa femelle et à ses petits… Il dit qu’il voudrait que son
travail soit déjà terminé…

— Son « travail » ? C’est quoi, un travail ?

— C’est une notion assez compliquée. Les Humains passent leur temps
à échanger des choses entre eux. Ils donnent des morceaux de métal ou
de papier qu’ils appellent de l’argent. En échange, ils reçoivent les
choses qu’ils voulaient obtenir. Pour avoir cet argent, ils doivent faire
des choses précises, par exemple rester sur un bateau pendant des jours
à regarder les dauphins sauter sur les vagues. Ils appellent cela, un
« travail ».

— Je n’ai rien compris…

— Je t’avoue que c’est encore assez confus pour moi aussi. Cet Humain
par exemple est parti il y a plusieurs lunes de chez lui en laissant
sa femelle et ses petits pour voyager sur ce bateau et gagner de l’argent.

— Et à quoi lui servira cet argent ?

— A nourrir sa famille, si j’ai bien compris.

— C’est idiot ! Il n’a qu’à emmener sa famille avec lui sur ce bateau,
pêcher des poissons et il pourra les nourrir.

— Je crois que c’est plus compliqué. Avec les Humains, c’est toujours
plus compliqué…

— Et tu veux vraiment entrer en contact avec ces étranges animaux ?
Tu n’as pas peur qu’ils te fassent du mal ?

— Je sens que c’est mon destin, lui répondis-je simplement, en continuant
à sauter les vagues d’étrave.

— Tu n’arriveras jamais à les comprendre complètement. Ils vivent sur
la terre et, nous, dans la mer… Nous ne sommes pas dans le même monde.

— Si justement, Mani-Lia : le monde de la terre et celui de la mer appartiennent
tous deux à Gaïa, notre planète. Et l’être humain est maintenant persuadé
de dominer les deux. Si nous ne faisons rien, il continuera à nous traiter
comme de simples animaux.

— Mais nous sommes des animaux ! Et eux aussi ! Regarde ce bipède en
pantalon : il est en train d’uriner dans l’eau. Ce n’est qu’un animal
avec un ridicule petit appendice.

Je vis du coin de l’œil la silhouette du marin qui avait ouvert la braguette
de son pantalon et urinait par-dessus le bastingage du navire. Son voisin
avait l’air de trouver cela très drôle. Il tenait dans sa main une petite
bouteille de verre. J’avais appris ce que c’était : l’homme était en
train de boire un breuvage qui contenait un produit appelé alcool. Cela
changeait l’humeur des Humains et pouvait les rendre dangereux. Je préférai
éloigner mon amie avant que l’un de ces marins n’ait une mauvaise idée
dans la tête.

— C’est un animal doté d’un cerveau terriblement inventif. C’est pourquoi
nous devons nous en méfier. Viens avec moi, je sens que cet Humain va
bientôt avoir un comportement agressif envers nous.

— Tu crois vraiment ?

Au même moment, je vis l’homme jeter vers nous de toutes ses forces
la bouteille de verre qu’il venait de vider. Le petit objet tomba assez
loin et disparut dans la mer sans aucune conséquence. Mais j’avais senti
l’agressivité contenue dans ce geste et j’insistai pour que Mani-Lia
sorte de la vague d’étrave.

Nous nous éloignâmes tous deux en battant vigoureusement de nos puissantes
nageoires caudales et rejoignîmes Deena, qui nageait à bonne distance.
Les autres membres du clan changèrent aussitôt de cap pour se rapprocher
de nous. Ils avaient entendu le sifflement d’alerte que j’avais émis
et, comme à chaque fois qu’un membre de notre clan était agressé, ils
venaient se mettre autour de celui qui était en danger. Chez nous, la
solidarité est une règle de vie très importante.

Les trente dauphins du clan Deena-Ja se retrouvèrent autour de moi et
se mirent à cliqueter à toute vitesse entre eux pour s’informer. Je dus
attendre qu’ils se soient calmés pour leur expliquer l’incident. Je sentais
que je tenais là une bonne occasion pour mettre en avant mon projet personnel.

— Que s’est-il passé ? s’enquit Deena en résumant la question que tous
se posaient.

— Rien de bien grave. L’un des Humains qui nous regardait depuis l’étrave
de son navire nous a jeté un petit objet.

— Il voulait probablement jouer, émit Noda, le fils cadet de Deena.

— Non, je ne crois pas, répondis-je en envoyant aux miens l’image mentale
d’êtres humains en train de s’enivrer avec des bouteilles d’alcool.

Encore une fois, si les miens comprenaient parfaitement le sens des
images envoyées par écholocation vers leurs cerveaux, ils se montrèrent
incapables de comprendre la raison qui poussait ces bipèdes à s’enivrer.

Mani-Lia fut la première à réagir.

— Mais pourquoi boivent-ils ce produit s’il leur fait perdre la raison ?

— L’alcool semble leur donner une bonne excuse pour ne plus respecter
toutes les règles sociales qu’ils ont érigées entre eux.

— Tu veux dire qu’ils aiment désobéir ?

— C’est plus compliqué que cela… Certains boivent simplement pour
faire comme leurs compagnons. D’autres boivent pour se donner du courage,
par exemple quand une femelle ne veut pas d’eux ou qu’ils n’osent pas
aller vers elle. Je n’ai pas encore compris tous les mystères de leur
cerveau. Mais ce qui est sûr, c’est qu’ils peuvent devenir dangereux
lorsqu’ils ont trop bu.

— Et c’est dans l’esprit des enfants Humains que tu as vu tout cela ?

— Les Humains passent leur temps à regarder des images d’autres Humains
qui apparaissent sur des écrans. Cela leur permet de savoir ce que font
leurs semblables. Et dans la mémoire de ces enfants, j’ai vu des images
montrant des Humains en train de boire… expliquai-je laborieusement.

— Et tu voudrais qu’on essaie de dialoguer avec des animaux aussi bizarres ?
fit Deena en cliquetant de dégoût.

Autour d’elle, les autres émirent eux aussi des cliquetis désabusés.
Ce qu’ils venaient d’apprendre sur le comportement des Humains ne leur
donnait vraiment pas envie de plus les connaître.

Mais je n’avais pas l’intention d’abandonner l’idée de les convaincre.

– Les Humains sont des êtres très compliqués, c’est vrai. Mais
ils sont aussi capables de s’organiser entre eux pour fabriquer ces navires
que vous voyez passer sur les flots. Nous ne savons pas tout ce qu’ils
ont pu créer sur les continents. Mais j’ai vu leurs villes, leurs véhicules
qui planent dans les airs, toutes les constructions bizarres qu’ils ont
construites sur les rivages…

Et j’envoyai l’image de la ville de Monaco à tous mes compagnons. Les
dauphins ressentirent dans leur esprit ce que je leur projetais par mes
cliquetis. Il y avait une forte impression de puissance qui se dégageait
de ces images de buildings serrés au-dessus de la mer, survolés par une
sorte de bourdon géant aux fines ailes de métal qui tournoyaient à toute
allure en cercle au-dessus de sa tête transparente. Et la vision des
grands bateaux blancs ancrés dans le port de Monaco leur rappela à tous
que les Humains n’étaient pas de simples bipèdes revêtus de tissus.

— Nous savons déjà tout cela, fit Deena en chassant l’image de ses pensées.
Inutile de nous rappeler tout ce que les Humains peuvent faire. Mais
leur esprit est trop torturé. Ils ne savent rien de la beauté et de l’intelligence
de Gaïa. Ce ne sont que des singes savants qui s’entourent de machines
pour camoufler leur peur de la vie.

— Les Altéantes m’ont créé pour que je sois capable de comprendre leur
esprit, leur rappelai-je.

— Nous ne devons pas intervenir dans le conflit qui se prépare entre
les Humains et les Altéantes, trancha Deena en remuant nerveusement sa
nageoire caudale.

— Ton esprit est-il capable de deviner le futur ? demandai-je à la grande
dauphine.

— J’ai simplement laissé mon esprit imaginer les conséquences de la
situation actuelle. Tu sais bien que les cétacés peuvent ressentir les
flux de Gaïa. Si elle nous envoie des images de ce que pourrait être
un conflit entre les Altéantes et les Terriens, alors c’est qu’elle a
compris avant nous que ce conflit allait arriver.

— J’ai moi aussi laissé mon esprit ressentir les ondes de notre planète.
Et elles me disaient que le conflit pouvait être évité grâce à l’intervention
du peuple des cétacés…

— Nous ne sommes que des enfants de Gaïa. Notre planète est notre mère.
Elle nous nourrit. Et quand nous mourrons, elle reprendra nos corps pour
fabriquer d’autres de ses enfants. Comment peux-tu dire quel futur Gaïa
a choisi pour nous ? gronda Deena en sifflant furieusement.

Instinctivement, les autres dauphins s’écartèrent de moi. Il n’était
jamais bon de rester à côté de quelqu’un qui osait défier Deena.

— Je ne prétends pas connaître le futur. Personne ne le peut. Mais les
voies du temps ont plusieurs chemins. L’un de ces chemins mène au conflit.
Un autre mène à la paix. Les dauphins ont toujours cherché à rester loin
des conflits créés par les Humains. Mais aujourd’hui, les choses ont
changé. Grâce au pouvoir que m’ont offert les Altéantes, nous pouvons
enfin faire comprendre aux Humains qu’ils se trompent…

— Je n’aurais peut-être pas dû t’accueillir dans notre clan, fit Deena.
Depuis ton arrivée, tu cherches à convaincre les miens de venir vers
les Humains. Tu nous mets en danger !

— Nous ne pourrons pas toute notre vie chercher à les fuir.

— C’est pourtant ainsi depuis la nuit des temps. A chaque fois que l’un
des nôtres a été envoyé comme ambassadeur vers les Humains, il a été
soit capturé, soit rejeté par les bipèdes. Aucun d’eux n’a jamais réussi
à leur montrer notre intelligence. Nos esprits sont trop différents.
Nous ne pourrons jamais les comprendre. C’est ainsi et c’est Gaïa qui
l’a voulu.

— Je sais quelle est la douleur qui te ronge, fis-je doucement. Ton
compagnon a été la victime de ces Humains et il est normal que tu ressentes
de mauvais sentiments à leur égard. Mais je t’assure que tous ne sont
pas ainsi. Je t’ai raconté comment Cathy, Dorian et leur père m’ont sauvé
la vie. Je t’ai fait ressentir les émotions qu’ils avaient à mon égard.
Ton esprit sait qu’il existe aussi de bons sentiments dans les esprits
compliqués de ces Humains.

— Leur espèce est trop jeune. Elle n’existe pas comme nous depuis des
millions d’années. Il lui reste beaucoup de chemin à parcourir avant
d’acquérir notre sagesse. Ce sont des enfants. De dangereux enfants…

— Justement. Nous pouvons les aider à grandir. Ils ne savent pas encore
que Gaïa existe. Ils croient à des Dieux venus d’autres planètes. Si
personne ne leur vient en aide, alors les Altéantes finiront par prendre
le contrôle de leurs esprits.

— Ce n’est pas aux dauphins d’intervenir. Nous sommes libres depuis
des millénaires, justement parce que nous avons su éviter les conflits.

— Je ne suis qu’un petit dauphin sans expérience, fis-je humblement.
Je suivrai les ordres que tu voudras bien me donner. Mais chaque jour
qui passe me permet d’en apprendre davantage sur eux. J’ai pu aujourd’hui
avertir à temps Mani-Lia, parce que je lis dans leur cerveau. Laisse-moi
continuer à en apprendre plus sur eux. Je pourrai ainsi dénouer tous
les pièges qu’ils voudraient nous tendre…

— Je t’ai accueilli dans mon clan justement parce que tu avais ce pouvoir,
jeune Jaanani. Mais prends garde à ne pas en abuser, sans quoi je serai
obligée de te bannir.

— J’y veillerai, promis-je, comprenant qu’il valait mieux ne pas insister
pour l’instant.

— Reprenons notre route, l’incident est clos, ordonna la grande Deena.

Et d’un seul coup de sa puissante queue, elle se propulsa hors de l’eau,
retrouvant instinctivement le bon cap, immédiatement suivie par tous
les autres qui se mirent à cliqueter de joie, trop contents de reprendre
la route de l’aventure.

J’avais échoué dans ma tentative pour rallier d’autres dauphins à ma
cause, mais c’était de ma faute. Ils ne pouvaient percevoir tout ce que
je connaissais sur les Humains. Cette conclusion s’imposa à moi comme
une évidence : j’étais le seul qui pouvait réellement faire changer le
cours des choses. Tout en m’élançant à leur suite, je me mis à réfléchir
aux conséquences de cette révélation.

 

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