Princesse des dauphins – tome 1

couv-princesse-dauphins-1Résumé :
Deux enfants rencontrent un petit dauphin blanc qui est capable de communiquer avec eux par télépathie. Ils vont le suivre dans des aventures en Méditerranée, à la rencontre d’un peuple extraterrestre vivant caché sous la mer en harmonie avec la faune sous-marine.

(Le tome 1 est une histoire complète, indépendante du tome 2).

Avis de lecteurs
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Auteur : Georges Vigreux
Date de publication : août 2012
ISBN : 979-10-91748-01-8
Prix : 13 €
Nb de pages : 215
Dimensions : 150 x 210 x 2 mm
Poids : 310 g
Éditeur : Éditions La Pépinière

Extraits du tome 1

La naissance de Jaanani

Assise à l’avant du bateau, les jambes fouettées par les vagues qui explosaient
autour de l’étrave, Cathy observait, fascinée, la troupe de dauphins qui
glissait de part et d’autre du navire.

Cela faisait plus d’une demi-heure que son père avait mis le cap sur
l’île de Saint Honorat au large de Cannes et la jeune fille ne se lassait
pas d’admirer les sauts et les accélérations foudroyantes que faisaient
les dauphins pour négocier les remous du bateau.

On aurait dit qu’ils volaient au raz de l’eau, songea Cathy, admirative.
Elle aurait tellement aimé être capable de nager aussi vite. Âgée d’une
douzaine d’années, elle avait un corps déjà bien musclé, grâce aux nombreuses
heures passées à nager avec son père dans les eaux du monde entier. Dorian,
son petit frère âgé de 10 ans vint soudain la rejoindre à l’avant du bateau.
Il était encore plus bronzé que sa sœur. Probablement grâce à l’héritage
génétique de sa mère, Isabella, une sud-américaine que son père avait
épousée en secondes noces voilà une quinzaine d’années. Le jeune garçon
s’appuya au bastingage de la proue et se pencha vers sa sœur pour lui
crier :

– Papa dit qu’on va bientôt arriver !

 

Cathy hocha la tête sans répondre. Elle n’avait pas envie que son petit
frère vienne encore la coller. Elle était trop bien avec ses amis dauphins.
Pour lui montrer à quel point elle s’entendait bien avec eux, elle fit
signe à un des dauphins de sauter hors de l’eau. L’animal lui obéit instantanément.

Très fière, elle leva le bras et fit tourner sa main plusieurs fois.
Le dauphin reprit de l’élan et se projeta en l’air avant de tournoyer
plusieurs fois hors de l’eau.

– Tu as vu ? Ils me comprennent trop bien ! fit Cathy en guettant du
coin de l’œil la réaction de son frère.

– Peuh ! Moi aussi, je sais le faire ! riposta Dorian.

 

Le petit garçon se pencha à son tour et claqua des mains en direction
des dauphins. Mais aucun d’eux ne répondit à son appel. Dépité, Dorian
essaya encore une ou deux fois puis laissa tomber.

– De toute façon, je m’en fiche, moi je sens ce qu’ils me disent dans
ma tête, fit-il en bougonnant avant de repartir vers l’arrière du bateau.

– Terre en vue ! cria soudain Cathy en pointant du doigt une frange verte
qui apparaissait à l’horizon entre les vagues.

 

Elle sauta sur ses pieds et fit de grands gestes à son père, Bernard,
dont la moustache apparaissait de l’autre côté de la vitre de la cabine
de pilotage. Le bateau continua à pleine vitesse pendant encore cinq minutes
puis Bernard réduisit les gaz et laissa le puissant hors-bord glisser
sur son erre. Les dauphins disparurent dans les profondeurs de la Méditerranée
en quelques coups de nageoire. Le bateau s’immobilisa bientôt à proximité
des rochers de la plage.

L’eau transparente laissait entrevoir un à pic sous-marin impressionnant
à quelques mètres d’une forêt de posidonies. Bernard avait jeté l’ancre
très près du lagon, dans une anse à l’abri des vagues du large. Malgré
ses deux mètres tout en muscles, le papa de Cathy avait fort à faire pour
transporter tout le matériel de plongée hors de leurs caissons de rangement.

– Aidez-moi les enfants, nous allons rendre visite à vos amis, leur
lança Bernard en tendant une combinaison de plongée à sa fille.

– Je peux venir moi aussi ? demanda Dorian d’une petite voix pleine
d’espoir.

– Et qui va garder le navire, capitaine ? lui répondit Bernard doucement.

– Allez, Papa ! C’est la dernière plongée avant la rentrée, le supplia
Dorian, déjà tout triste à l’idée de devoir encore rester seul à bord.

 

Bernard hésita un instant. Il aurait aimé plonger plus profondément pour
observer les dauphins. Mais cela ne serait pas possible si ses enfants
venaient avec lui. Le scientifique décida de jouer la prudence. Il valait
mieux se contenter d’une petite plongée pour limiter les risques. Et dans
ce cas, ses deux enfants pouvaient effectivement l’accompagner.

– Allez, enfile ta combinaison, bonhomme ! Tu fais partie des bagages,
lui dit gentiment son père en lui tendant ses affaires.

– Ouais, génial ! Dorian se tortilla dans tous les sens pour mettre
sa combinaison intégrale puis il enfila ses palmes.

Cela faisait déjà deux ans qu’il plongeait et le matériel n’avait plus
de secret pour lui. La petite troupe décida donc d’oublier les bouteilles
et de se contenter des tubas. Pour une plongée à moins de dix mètres,
cela suffirait amplement. Et les dauphins venaient plus facilement à leur
rencontre quand ils plongeaient en apnée. Quelques instants plus tard,
tout le monde était à l’eau et les deux enfants, tels des petits canards,
palmaient à toute vitesse derrière les grandes jambes de leur père, en
direction des rochers. Bernard était un spécialiste des dauphins missionné
par Monaco pour étudier la relation entre la disparition progressive de
ces animaux marins et la pollution en Méditerranée.

Les dernières constatations étaient inquiétantes pour l’avenir et les
rapports de Bernard attendus avec impatience. Cela faisait quinze ans
qu’il bourlinguait d’un océan à l’autre pour étudier la faune sous-marine
en se spécialisant progressivement sur l’étude des dauphins. Ses deux
enfants étaient quasiment nés dans l’eau et passaient le plus clair de
leur temps dans la mer quand ils n’avaient pas cours. Depuis la naissance
de Dorian neuf ans plus tôt, il n’avait plus quitté la Côte d’Azur.

Bernard était troublé par les relations de plus en plus fortes qui semblaient
unir ses enfants avec les dauphins, en particulier avec sa fille. Ces
animaux étant assez familiers, ils avaient pris l’habitude de venir presque
tous les jours à leur rencontre dès qu’ils détectaient leur présence dans
l’eau. Le scientifique ne comprenait pas comment ces mammifères parvenaient
à deviner la direction qu’il allait prendre avec son bateau.

À chaque fois qu’il quittait le port, il partait dans une direction différente
(son but étant d’étudier le plus de surface sous-marine possible pour
ses rapports). Et pourtant, à chaque fois les dauphins le retrouvaient
et venaient s’amuser autour de son bateau, attendant qu’il veuille bien
se mettre à l’eau. C’était à croire qu’ils le guettaient à la sortie du
port. Cette fois encore, dès que les plongeurs furent dans l’eau, les
dauphins apparurent. Ils étaient une dizaine. Deux familles de l’espèce
des Grands Dauphins avec leur bouche qui semble toujours vous sourire.
Bernard avait parfois du mal à les identifier dans l’eau. Il fallait vraiment
qu’il puisse observer leurs nageoires dorsales et les traces caractéristiques
(coquillages incrustés, cicatrices, tâches…) qui permettaient de les différencier.

Cathy en revanche semblait n’avoir aucun mal à les identifier instantanément
dès qu’ils poussaient un cri ou venaient la frôler. À croire qu’elle arrivait
à communiquer avec eux, se disait leur père, intrigué par ses capacités.
Cathy ôta son tuba pour parler à son père :

– Regarde, Papa ! Il y a une femelle qui attend un petit !

 

Le scientifique se laissa descendre sous la surface de l’eau pour apercevoir
ce que lui montrait sa fille. Il eut le temps de voir le ventre gonflé
d’une petite femelle marquée d’une tache blanche au front. Il aperçut
aussi la bague métallique attachée au sommet de sa nageoire dorsale. Une
bague avec un symbole d’identification. Un dauphin militaire, pensa aussitôt
Bernard.

C’était la première fois de sa vie qu’il avait la possibilité d’en apercevoir
un. Bernard regretta de ne pas avoir pris son équipement complet de plongée.
Il aurait pu suivre la femelle et attendre qu’elle mette bas. Il était
fréquent que les dauphins viennent se reproduire près des côtes, là où
l’eau est généralement plus chaude. Et la zone protégée au large des îles
de Lérins était riche en poissons de toutes sortes.

La petite femelle s’approcha doucement de Cathy et la regarda attentivement
en cessant de nager, comme si elle voulait lui faire comprendre quelque
chose. Cathy se mit à caresser l’animal sauvage qui se laissa faire quelques
secondes.

Puis tout alla très vite : Cathy posa sa main à l’avant du rostre de
la femelle et s’y agrippa fermement. Le dauphin se remit à nager, d’abord
lentement, comme pour s’assurer que la petite fille n’allait pas lâcher
prise, puis de plus en plus vite tout en restant à la surface.

Dorian attrapa lui aussi le rostre d’un autre dauphin et se fit emmener
à son tour à toute allure vers le large. Bernard remonta à la surface,
inquiet de voir disparaître d’un coup ses deux enfants. Même s’il les
savait habitués à ce mode de transport original (ils fréquentaient souvent
les dauphins du Marineland d’Antibes). Deux autres dauphins se mirent
à tourner autour de lui en poussant de petits cris stridents.

L’un d’eux sauta hors de l’eau d’un seul coup de sa puissante queue et
passa au-dessus de sa tête avant de retomber dans un grand jaillissement
d’eau. L’animal, un puissant mâle de plus de trois mètres de long, stoppa
net à proximité de Bernard et lui fit de petits signes de tête. L’une
de ses nageoires latérales était baguée. Le scientifique resta interdit,
ne sachant que faire. L’animal poussa de petits cris impatients et vint
placer son rostre dans le creux de sa main.

Cette fois, Bernard comprit et attrapa à son tour le museau de l’animal.
La seconde d’après il crut qu’il venait de se faire tracter par un hors-bord.
Il eut juste le temps de tordre son buste pour se mettre sur le côté et
ne pas avaler toute l’eau qui venait se plaquer sur son corps. La force
du dauphin était impressionnante.

Bernard dut se cramponner à l’animal des deux mains. Il finit par trouver
une position un peu plus confortable et se laissa emmener lui aussi vers
le large. Ils nagèrent ainsi près de trois minutes et soudain Bernard
se retrouva à côté de ses deux enfants.

– On est sur leur zone, fit joyeusement Cathy en voyant arriver son père.

– Non mais ! Qu’est-ce qui vous a pris de partir comme cela sans prévenir
! la gronda son père, soulagé de voir que Dorian était lui aussi sain
et sauf.

– Mais Papa ! Tu as bien vu qu’ils voulaient qu’on les suive, protesta
Cathy. Regarde au-dessous : derrière le récif on voit des bébés qui nagent
avec leurs mères.

 

Bernard ravala sa colère et se décida à regarder sous l’eau. Effectivement,
les dauphins semblaient avoir élu domicile auprès de ce grand récif qui
affleurait à la surface de l’eau. Le scientifique eut le temps de compter
cinq petits et une seule femelle probablement chargée du rôle de marraine.
D’ailleurs, les autres femelles qui avaient accompagné les humains étaient
maintenant en train de rejoindre leur petit respectif et les poussaient
du museau vers la surface pour les inciter à remonter respirer.

Certains petits avaient encore quelques poils sur le corps, signe qu’ils
étaient nés récemment. Bernard connaissait parfaitement les mœurs des
Grands Dauphins de Méditerranée, mais c’était la première fois qu’ils
les voyaient venir à sa rencontre pour l’emmener vers leurs petits. À
croire qu’ils tenaient à lui présenter leur famille, songea-t-il, amusé.
À moins que quelque chose de plus grave ne les ait poussés à venir solliciter
l’aide des humains ?

– Pourquoi nous ont-ils fait venir ici ? demanda soudain Dorian, toujours
accroché à la nageoire d’un dauphin.

– Je ne sais pas, mais c’est étrange, répondit Bernard. On dirait qu’ils
veulent notre aide.

– Elle a peur, fit soudain Cathy qui caressait le melon de la petite
femelle à tâche blanche.

 

Bernard nagea doucement vers elle et répondit :

– Comment le sais-tu ?

– Elle me l’a dit dans ma tête, expliqua Cathy d’une petite voix angoissée.
Elle a vraiment peur, tu sais Papa. Il faut qu’on l’aide.

– Comment ça « Elle me l’a dit dans ma tête » ?

– Oui. Enfin, non. Ce n’étaient pas des mots. Elle m’a fait ressentir
sa peur. Je te jure que c’est vrai.

– Tu es sûre que ce n’est pas ton imagination ?

– Cathy a raison, Papa, interrompit soudain Dorian. Moi aussi, elle
me fait sentir des choses dans ma tête. D’ailleurs cela recommence ! Écoute-la
bien, Papa …

 

Incrédule, Bernard vit que ses enfants semblaient se concentrer. Ils
regardaient les grands yeux ronds du dauphin qui se laissait flotter à
côté d’eux. Quelques sifflements se firent entendre et puis le dauphin
se tut, comme s’il attendait une réponse.

– Ils ont peur des méchants hommes qui sont venus hier, dit Cathy. Ils
voulaient capturer leurs petits.

– Attends ! Tu ne vas pas me dire que tu as compris ce qu’elle disait
?

– Mais Papa ! Ce n’est pas cela qui est important, implora Cathy. Ils
sont en danger, tu ne comprends pas ? Il faut qu’on les protège ! Ils
ne peuvent pas partir tant que la petite blanche n’aura pas eu son petit
!

– Attendez un peu, là ! Vous ne les comprenez pas vraiment, protesta
Bernard qui cherchait désespérément à rester rationnel. C’est votre imagination
qui vous fait interpréter leurs cris, n’est-ce pas ?

– Non, Papa. On comprend ce qu’elle nous dit. Dans notre tête. Je te
le jure ! insista Dorian, très sérieux.

– Dans ta tête ? Tu veux dire par télépathie ?

– C’est juste des idées, des sensations ou des images, reprit Cathy.
Je ne sais pas vraiment. Mais en tous cas, oui, on la comprend.

– Prouve-le-moi, fit son père d’un ton sec.

 

Cathy resta sans voix un long moment. Elle ne voyait pas comment faire.
Puis soudain, elle eut une idée.

– Regarde, Papa. Je vais penser très fort dans ma tête et dire à Naani,
la petite blanche, de faire une pirouette devant toi. D’accord ?

– Et en plus elle connaît son nom… marmonna son père, incrédule.

 

Cathy ferma les yeux et se concentra quelques secondes. Soudain, la petite
femelle blanche bondit hors de l’eau et exécuta une cabriole devant les
yeux de Bernard, médusé.

– Alors ? Tu vois ? fit Cathy.

– Coïncidence. Demande-lui de nager à reculons, fit Bernard en haussant
les épaules.

– Mais ce n’est pas vrai ! Vous les adultes, quand il faut nous faire
croire au père Noël, vous êtes très forts, mais quand on vous demande
de nous faire confiance, il n’y a rien à faire ! protesta Cathy.

– Qu’est-ce qu’il vient faire dans cette histoire, le père Noël ? demanda
Dorian.

– Laisse tomber ! souffla Cathy. Se tournant vers son père, elle ajouta
:

– Bon, si je la fais nager en arrière comme tu le veux, tu me croiras
?

– J’essaierai… Cathy haussa les épaules et se concentra de nouveau.

 

La seconde suivante, la petite femelle s’élança hors de l’eau, fit une
volte-face en l’air et s’appuya sur sa nageoire caudale pour effectuer
une splendide marche arrière. Impressionné, Bernard la suivit des yeux.
Elle semblait le regarder d’un air courroucé et ne cessa pas de pousser
de petits cris stridents.

– D’accord, concéda Bernard. Elle te comprend. Et toi, tu as compris
ce qu’elle vient de dire ?

– Oui. Elle est fâchée que tu ne croies pas.

– Et les autres dauphins aussi, tu les comprends ?

– Non. C’est bizarre, mais on dirait que seule Naani arrive à me parler
par télépathie.

 

Bernard resta silencieux deux longues minutes. Il digérait l’information.
Ses enfants communiquaient avec un dauphin. Il ne manquait plus que cela…

– Bon, très bien, grommela Bernard. On va mouiller pour ce soir entre
les deux îles de Lérins et surveiller les bateaux qui s’approchent. Si
quelque chose arrive, j’alerterai les garde-côtes. Mais pas un mot sur
vos, euh… pouvoirs à qui que ce soit, c’est bien compris ?

– Ouais ! Tu es le plus génial des papounets ! s’écria Cathy.

– Moui… C’est ça. Et bien sûr, tu vas pouvoir expliquer tout cela à ta
nouvelle copine ? demanda Bernard en montrant du menton la petite femelle
à tâche blanche.

– Carrément ! Il me suffit de penser très fort à ce que l’on va faire,
fit Cathy.

 

La jeune fille joignit le geste à la parole et se remit à communiquer
avec Naani. Juste après, la petite femelle poussa des caquètements de
joie, vite imités par les autres dauphins.

– Ils vont nous ramener au bateau et ensuite nous attendre, traduisit
Cathy en s’amusant de la tête que faisait son père.

 

Bernard vit le grand mâle revenir vers lui et lui présenter son rostre.
Cette fois, le scientifique comprit aussitôt et se laissa emporter par
l’animal, tout en vérifiant que ses deux enfants faisaient de même derrière
lui.

…….

 

 

Un peu plus loin dans le livre…

Naani et Tanos

La nuit était presque tombée. Cathy adorait ce moment du crépuscule quand
un dégradé de bleus sombres s’allongeait dans le ciel, juste avant l’émergence
des premières étoiles. La mer s’était calmée et seul un léger balancement
du bateau rappelait aux enfants qu’ils n’étaient pas au port, mais au
mouillage dans l’étroit passage entre les deux îles de Lérins à proximité
de Cannes.

La présence de dauphins aussi près de la côte était quelque chose d’exceptionnel.
Il arrivait que des pécheurs ou des plaisanciers croisent ces animaux
à quelques milles de la côte, mais ils restaient généralement assez loin
de l’eau polluée et peu poissonneuse des rivages méditerranéens.

Allongé à plat ventre à la proue, Dorian jouait à la vigie avec les jumelles
de son père. Il guettait le moindre mouvement suspect à l’horizon. Et
il avait fort à faire, car les îles de Lérins étaient fréquentées par
beaucoup de plaisanciers venus de Cannes et des marinas alentour. Résultat
: toutes les dix minutes, il poussait un hurlement pour signaler l’arrivée
du bateau des bandits en approche de la zone des dauphins. Cathy était
exaspérée et avait fini par se boucher les oreilles avec les écouteurs
de son baladeur pour ne plus l’entendre.

Dans la cabine avant, Bernard était connecté à Internet. Il avait relevé
par GPS les coordonnées exactes de la zone des dauphins et cherchait des
informations concernant ce groupe d’animaux dans les bases de données
réservées aux scientifiques. Curieusement, personne ne semblait connaître
l’existence de cette femelle dauphin pourtant identifiable comme propriété
de l’armée.

Cette histoire de télépathie le troublait. Il faisait confiance à ses
enfants, mais restait tout de même dubitatif, car s’il parvenait à établir
une preuve scientifique des capacités de communication de cette femelle
dauphin, sa découverte pourrait faire l’effet d’une bombe dans l’opinion
publique. Il n’était donc pas question de laisser de quelconques trafiquants
ou pécheurs mal intentionnés venir s’attaquer à ces sympathiques animaux.
La liaison Internet avec la côte était mauvaise. Il regarda sa montre.
Il était temps de faire manger les enfants.

Bernard déplia son grand corps et alla ouvrir un des coffres de la cabine
pour en sortir la glacière contenant les restes de leur pique-nique de
midi. Il n’avait pas initialement prévu de faire plusieurs repas avant
de rentrer, mais ce qui restait serait suffisant au moins pour ce soir.
Le scientifique apporta la glacière à la proue du bateau. En entendant
parler de sandwich, Dorian accepta d’abandonner sa surveillance durant
quelques minutes.

Cathy vint rejoindre son père dans la pénombre. Ils n’avaient allumé
aucune lumière pour ne pas attirer l’attention et seuls les feux de mouillage
du bateau leur procuraient une faible lueur. Occupé à se préparer à manger,
le petit groupe ne remarqua pas la vedette rapide qui glissait dans la
nuit tous feux éteints en direction de la zone des dauphins. Soudain,
une ombre surgit à côté d’eux et bondit en l’air. Cathy eut tout juste
le temps de planquer son sandwich dans son dos pour qu’il ne soit pas
éclaboussé par une gerbe d’eau.

Des caquètements stridents leur vrillèrent les oreilles et elle mit quelques
secondes à réaliser que c’était un Grand Dauphin qui venait de bondir
en l’air juste au bord de leur bateau.

 

– Mais qu’est-ce qu’il nous veut, celui-là ? s’écria Dorian, énervé d’avoir
été éclaboussé. Cathy comprit la première. Ses yeux fouillèrent du regard
l’obscurité en direction de la zone. Elle devina au loin la silhouette
noire d’une vedette.

– Les dauphins sont en danger ! cria-t-elle en désignant la vedette du
doigt à son père.

– On y va ! cria celui-ci. Cathy, va lever l’ancre ! Vite !

 

Bernard bondit vers la cabine de pilotage tandis que Cathy se précipitait
à la proue. Le scientifique alluma tous les projecteurs du bateau et donna
la puissance maximale à ses deux moteurs hors-bords de 150 cv.

– Ils nous ont vus ! Ils s’enfuient ! s’écria Dorian qui avait repris
les jumelles.

 

Au loin, la silhouette noire de la vedette avait brusquement viré de
bord et mit le cap vers le large. Bernard réfléchit rapidement. S’il prévenait
les autorités maritimes, on lui demanderait d’apporter des preuves. Or
la vedette noire n’avait fait que s’approcher de la zone. Rien de répréhensible
en soi. Mais s’il laissait cette vedette s’enfuir, il y avait fort à parier
que ces inconnus reviendraient un autre soir.

Et le scientifique ne se voyait pas rester toutes les nuits en mer pour
protéger les dauphins. Il fallait donc au minimum identifier ces gens.
Bernard coupa les projecteurs et éteignit tous ses feux de navigation.

– Qu’est-ce que tu fais, papa ? s’étonna Cathy en voyant son père agir
de la sorte.

– Nous allons suivre cette vedette sans nous faire voir, lui répondit-il.

– Et les dauphins ? On ne va pas les laisser tous seuls, quand même ?

– Ne t’inquiète pas pour eux : nous reviendrons ensuite pour les protéger.
Mais je dois absolument savoir qui sont ces gens.

 

La poursuite s’engagea. Bernard connaissait parfaitement cette partie
de la côte. Il ne fallait surtout pas s’approcher trop près du rivage
sous peine de se retrouver en plein milieu des parcs à huîtres de Juan
les Pins.

Les lumières d’un avion de ligne passèrent soudain au-dessus de leurs
têtes. L’appareil était en phase d’approche. Il survola silencieusement
la baie des milliardaires et entama un virage sur l’aile pour s’aligner
avec la piste de l’aéroport de Nice construit sur la mer. Heureusement
pour Bernard, la lune était de la partie et éclairait le sillage d’écume
laissé par les moteurs de la vedette mystérieuse. Afin de ne pas se laisser
distancer, le scientifique avait dû lancer ses propres moteurs à pleine
puissance. Il ne fallait pas avoir peur pour glisser ainsi à pleine vitesse
de nuit au-dessus des vagues, avec le risque permanent de toucher un obstacle
flottant entre deux eaux.

Les enfants ne disaient rien. Ils gardaient leurs yeux rivés vers la
silhouette de la vedette qu’ils poursuivaient. Leurs petites mains se
cramponnaient au bastingage du bateau afin d’éviter de se faire déséquilibrer
à chacun des chocs de la coque sur les vagues qu’ils chevauchaient.

– Ils se rapprochent de la côte ! cria soudain Dorian en désignant la
vedette du doigt.

– On dirait qu’ils vont vers Antibes, cria à son tour Cathy.

 

Effectivement, la vedette avait entamé un large virage pour mettre le
cap droit vers les remparts d’Antibes. Il y avait de nombreux navires
au mouillage tout autour du port. Des plaisanciers qui n’avaient pas pu
trouver de place à l’intérieur du port Vauban. Entre les lumières des
navires et celles de la ville qui se reflétaient dans l’eau sombre, il
devenait difficile de suivre du regard la silhouette noire de la vedette.

Quelques secondes plus tard, elle disparut derrière la silhouette imposante
d’un yacht. Bernard fut obligé de réduire les gaz. Il changea de cap pour
contourner le yacht et tenter de retrouver la trace de la vedette.

– Je la vois ! cria Cathy. Elle va vers un autre yacht !

Bernard plissa les yeux et aperçut enfin la silhouette que lui désignait
sa fille. Visiblement, les occupants de la vedette jouaient à cache-cache
avec eux. Mais Bernard n’était pas un débutant. Il remit les gaz et mit
le cap vers l’avant du second yacht, afin de couper la route à la vedette.
Il était bien déterminé à s’approcher suffisamment près de ces bandits
et espérait pouvoir rallumer ses projecteurs à la dernière minute afin
de pouvoir lire leurs numéros d’identification.

La vedette disparut de nouveau derrière le second yacht. Bernard et
les enfants ralentirent une nouvelle fois et attendirent que la vedette
réapparaisse à l’avant du yacht. De longues secondes s’écoulèrent, mais
rien ne se produisit. Inquiet, Bernard remit les gaz à pleine puissance
pour dépasser l’avant du yacht. Ils contournèrent l’imposant bateau. Mais
la vedette avait disparu. Exaspérés, les enfants se mirent debout et regardèrent
dans toutes les directions.

Ils naviguèrent au ralenti durant de longues minutes avant de se rendre
à l’évidence : la vedette avait réussi à les semer dans ce dédale de coques
sombres. Bernard continua à progresser entre les yachts au mouillage et
s’approcha d’un étrange bateau de couleur noire, très long et très bas
sur l’eau.

Contrairement aux autres yachts ancrés dans la baie, il ne disposait
pas de plusieurs ponts en terrasses, mais d’un seul niveau complètement
plat. Très peu de hublots garnissaient ses flancs. À la place des habituelles
forêts d’antennes, le navire comportait une seule grande sphère noire
au sommet de sa structure pour accueillir ses radars de navigation. Le
navire avait une immatriculation écrite en grec. Et aucune lumière ne
brillait à ses hublots. Les enfants s’étaient mis à la proue de leur bateau
et écarquillaient les yeux pour tenter d’apercevoir la vedette. Soudain,
une silhouette familière se mit à glisser devant la proue de leur bateau.
Un dauphin les avait rejoints.

– C’est Tanos, le compagnon de Naani ! s’écria Cathy en se mettant à
rire aux éclats.

 

Surpris, Bernard quitta la barre une seconde pour tenter d’apercevoir
le dauphin.

– Parce que tu connais aussi, son nom ? grommela-t-il.

– Tu ne vas pas recommencer, papa ! protesta Cathy. Je t’ai déjà dit
que je comprenais ce qu’elle me disait.

– Et bien alors, demande donc à ce Tanos s’il a vu la vedette !

 

Sans penser qu’il s’agissait d’une plaisanterie de son père, Cathy se
tourna vers le dauphin et essaya de se concentrer sur ses pensées. La
réponse lui parvint aussitôt, sans qu’elle n’ait fait le moindre effort.

– Il dit que la vedette qui pue est entrée dans le gros bateau noir,
fit Cathy.

– Pardon ? s’étonna son père.

– Je te dis ce que je viens de ressentir dans ma tête, c’est tout ! Pas
la peine de me regarder comme cela !

– Il a bien dit « dans » le bateau ?

– Je crois qu’il veut parler de cet énorme bateau noir devant nous, fit
Cathy en désignant le yacht noir grec.

 

Bernard manœuvra pour arriver à l’arrière du yacht noir. Effectivement,
il y avait bien une grande trappe à la poupe du bâtiment. Un peu à la
manière des ferries qui chargent et déchargent les véhicules à leur bord.
Mais la trappe était fermée et aucune lumière, aucun mouvement suspect
ne pouvaient permettre de dire qu’une vedette était passée par là. Cela
semblait un peu trop rocambolesque.

– Je ne vois rien, grommela Bernard en coupant les gaz.

– Tanos dit que la petite vedette est dans le ventre du gros bateau noir,
reprit Cathy, en regardant son père d’un air implorant.

– Et alors, quoi ? Tu ne t’imagines tout de même pas que je vais monter
à bord comme James Bond et partir à la recherche de cette vedette ?

– Ben… C’est ce que ferait James Bond… commença Dorian en dévisageant
Bernard avec sa petite bouille de garçonnet.

– Non, mais, vous rigolez ou quoi ? Si je me fais attraper, je serai
bon pour aller directement en prison, protesta Bernard. Et puis rien ne
dit que cette vedette soit vraiment là dedans. Le dauphin émit soudain
une série de caquètements insistants.

– Non, non et non ! fit le scientifique, comme s’il répondait au dauphin.
Il n’est pas question que je prenne ce genre de risque. En tous cas, pas
maintenant. Je n’ai aucune preuve que ces types en voulaient aux dauphins.

 

Cathy et Dorian regardèrent leur père avec insistance.

– J’ai dit non ! fit Bernard. Je vais appeler la capitainerie et demander
des informations sur ce navire. Mais pour l’instant, personne ne prend
d’initiative. On reste à proximité et on attend de voir ce qui se passe.

 

Les enfants soupirèrent, mais préférèrent ne pas insister.

 

Leur père fit ce qu’il avait dit : il remit doucement les gaz pour s’éloigner
du yacht noir et attrapa son micro pour appeler la capitainerie. Le numéro
d’immatriculation du yacht était clairement indiqué à la poupe. Il allait
pouvoir s’informer sur les propriétaires de ce bâtiment. Cinq minutes
plus tard, Bernard sortit de la cabine de pilotage, la mine sombre :

– Je n’ai pas de bonne nouvelle, les enfants. Ce navire appartient à
une société de location grecque. Mais comme le port est complet cette
nuit, il est resté au mouillage dans la rade d’Antibes. L’affréteur loue
régulièrement ce yacht aux milliardaires. Rien d’anormal, donc.

– Mais Tanos nous a dit que la vedette était entrée dans le yacht, protesta
Cathy. Tu crois qu’un yacht normal ferait ce genre de choses, toi ?

– Et s’il y a bien des bandits armés jusqu’aux dents à bord de ce yacht,
tu crois que je vais aller leur faire un petit coucou en pleine nuit ?
riposta son père.

 

La petite fille haussa les épaules. Les adultes avaient toujours de bonnes
raisons pour ne pas bouger.

– On fait quoi, alors ? reprit-elle. On ne va tout de même pas attendre
qu’ils aient attrapé les dauphins pour porter plainte !

 

Bernard ne répondit pas à sa fille. Il avait pris ses jumelles et scrutait
les ponts du yacht noir, faiblement éclairés par les reflets de la lune.

– Cathy ? Tu m’as bien dit que ton copain le dauphin était capable de
te comprendre ? demanda soudain Bernard qui venait d’avoir une idée un
peu folle.

– Oui, et il s’appelle Tanos. C’est son maître qui l’a appelé comme ça.

– « Son maître » ? C’est un dauphin dressé ?

– Il m’a montré des images où il s’entraînait avec des gens qui ressemblaient
à des plongeurs de l’armée, fit Cathy sur la défensive.

 

La jeune fille était persuadée que son père allait encore penser qu’elle
disait n’importe quoi.

– Bon. Admettons… Tanos serait peut-être capable de remplir une mission
pour nous dans ce cas… repris Bernard en regardant attentivement sa fille.

– Une mission ? Quelle mission ? crièrent à l’unisson les deux enfants.

 

Bernard se pencha sans répondre et ouvrit l’un des grands coffres de
la vedette. Il en sortit une caméra sous-marine.

– J’aimerais savoir ce qu’il y a sous ce yacht et il n’est pas question
que l’un de nous plonge en pleine nuit. Par contre, si Tanos voulait bien
porter cette caméra équipée d’un projecteur, il pourrait nous rapporter
des images du dessous de la coque… Qu’en pensez-vous ? fit Bernard en
montrant la grosse caméra aux enfants.

– Attends, je vais le lui demander, fit Cathy en se tournant vers la
mer.

 

Une nouvelle fois, elle se concentra. Quelques secondes plus tard, la
tête rieuse de Tanos émergea de l’eau sombre. Il souffla brièvement par
son évent et se mit à caqueter.

– Il dit qu’il a fait cela plein de fois déjà… fit Cathy, la voix remplie
de fierté. Cela faisait partie de ses missions d’entraînement.

– Alors, dis à ton nouveau copain commando de ne pas bouger, le temps
que j’attache la caméra sur son dos.

 

Bernard avait heureusement suffisamment de matériel médical dédié aux
dauphins pour trouver de quoi bricoler une sorte de harnais pouvant porter
la caméra. L’installation prit une bonne dizaine de minutes. Le Grand
Dauphin se laissa faire calmement, soufflant de temps à autre par son
évent. Enfin, l’animal fut prêt.

– Demande-lui de passer au-dessous de la coque du yacht. Et sans aller
trop vite, s’il te plaît, expliqua le scientifique.

 

Cathy se concentra de nouveau et en réponse Tanos se remit à caqueter.
Puis, sans attendre de nouvelles instructions, il s’éloigna de la vedette
et plongea sous la coque du yacht.

– C’est quand même dingue… marmonna Bernard en regardant l’animal plonger.

– De quoi, papa ? demanda son fils Dorian en venant lui prendre la main.

– Tu trouves cela normal toi, que ta sœur et toi puissiez comprendre
un dauphin ?

– Ben, pourquoi on ne pourrait pas ? Les dauphins, ils arrivent bien
à comprendre ce qu’on leur demande de faire dans les parcs aquatiques.
Et pourtant, on dit qu’ils sont moins intelligents que nous… répliqua
le petit bonhomme avec toute la candeur de son âge.

 

Bernard caressa tendrement la tête de son fils en riant.

– Tu as raison, mon bonhomme. Allons ! Il n’y a plus qu’à patienter et
à attendre le retour de Tanos.

 

De longues minutes passèrent. Les dauphins pouvaient rester plus de quinze
minutes en plongée sans remonter respirer à la surface. Cathy aurait bien
aimé pouvoir en faire autant. Elle mourait d’envie de plonger à son tour.

– Tu crois qu’elle a eu son bébé ? fit-elle soudain.

– Qui ça ? demanda son père, tout étonné.

– Ben, Naani.

– Ne t’inquiète pas, ma chérie. Je suis sûr que toute sa famille va pouvoir
l’aider.

– Je n’arrête pas de penser à elle, fit Cathy en venant se blottir contre
son père. J’ai peur qu’il lui arrive quelque chose cette nuit. Ce grand
bateau noir me fait peur.

– Dès demain, je vais parler de ces dauphins à mes amis de Monaco et
nous pourrons organiser des tours de garde pour les protéger, la rassura
son père.

– Ils avaient tous l’air d’avoir très peur, reprit Cathy qui pensait
au groupe de dauphins. Ce n’est pas leur lieu de vie habituel. Si cela
se trouve, c’est un groupe de dauphins en fuite.

– En fuite ?

– Tu as vu les numéros sur leurs nageoires ? demanda Cathy.

– Oui. Je les ai vus. Ces dauphins ont probablement été utilisés par
l’armée pour des expériences.

– Mais tu m’as dit que ces expériences avaient été interdites depuis
des années ?

– En théorie, oui. Mais tu sais, il est difficile de surveiller tout
ce que fait l’armée, répondit doucement son père.

– Il n’y a pas de base militaire sur la Côte d’Azur, pourtant…

– Si ! Il y a celle de Toulon ! intervint soudain Dorian.

– J’essaierai de me renseigner demain matin, fit Bernard. Bon, que fait
votre copain Tanos ? fit son père en consultant sa montre de plongée.

 

Cathy se concentra.

– Il a presque terminé, fit Cathy. Il dit de faire attention parce que
la porte arrière du yacht va bientôt s’ouvrir.

 

Bernard se redressa, inquiet. Il ne fallait pas mettre les enfants en
danger.

– Dis-lui de nous ramener la caméra, dit Bernard en scrutant l’arrière
du yacht noir avec ses jumelles.

 

Quelques instants plus tard, le Grand Dauphin émergea silencieusement
à leurs côtés. Il émit un faible caquètement et présenta son dos. Bernard
se mit aussitôt à défaire le harnais de l’appareil et complimenta sa fille
:

– Tu peux le féliciter de ma part. Il a fait du bon boulot.

 

Cathy n’eut pas le temps de transmettre le message. Dans un long chuintement
sinistre, la porte arrière du yacht commença à s’ouvrir à la manière d’un
pont-levis.

– Vite ! Il ne faut pas qu’on nous voie ici ! gronda Bernard en s’escrimant
sur l’une des attaches de la caméra.

 

Dès qu’il fut libéré, Tanos s’élança vers le large et fit un splendide
saut en l’air vers la lune avant de disparaître sous l’eau. Cathy le remercia
dans sa tête et se tourna de nouveau vers le yacht. Des lumières s’allumaient
un peu partout sur sa poupe et la jeune fille distingua des silhouettes
humaines qui s’agitaient sur le pont supérieur.

– On dirait qu’ils nous ont repérés, s’inquièta Bernard en déposant la
caméra dans un coffre.

 

Il fonça vers la cabine de pilotage et remit les moteurs en marche. Il
ne fallait pas traîner dans les parages. Il avait à peine remis les gaz
qu’un puissant projecteur s’alluma sur le yacht noir et vint les éclabousser
de lumière. Bernard accéléra au maximum pour sortir de la zone éclairée.
Il passa derrière un yacht au mouillage et mit le cap vers le large. Ils
l’avaient échappé belle…

Tout en vérifiant que personne ne les prenait en chasse, le scientifique
pensa à la caméra. Il avait hâte de savoir si le dauphin avait pu filmer
quelque chose d’intéressant. Le yacht sous-marin Le jour se levait doucement
sur le petit port Georges Gallice dans la baie d’Antibes.

Au loin, les rochers bordant les îles de Lérins s’éclairaient de teintes
pastel envoyées par un timide soleil surgi d’entre les nuages. Bernard
profitait de ce que ses enfants dormaient encore à l’intérieur de la vedette
pour lire ses emails depuis la cabine de pilotage. Il n’avait pas beaucoup
fermé l’œil. Il avait d’abord dû s’assurer que personne ne les avait pris
en chasse après leur escapade nocturne. Puis il avait alerté ses amis
de Monaco par radio afin d’organiser un tour de garde auprès de la zone
des dauphins. Enfin, il avait trouvé un ancrage provisoire près de Juan
les Pins et entreprit de transférer le contenu de la caméra sous-marine
sur le disque dur de son petit ordinateur portable.

Le film pris par le Grand Dauphin avait confirmé l’existence de trappes
sous le yacht noir. Ainsi que la présence de caméras de surveillance sous-marine.
Un équipement étrangement sophistiqué pour ce qui ne semblait être qu’un
simple yacht de tourisme. À quoi pouvait bien servir tout cet attirail
? Bernard avait aussitôt alerté la gendarmerie maritime en leur envoyant
une copie du film et un résumé de tout ce qui s’était passé la veille.
Il attendait de pied ferme l’officier qui devait passer dans la matinée
pour enregistrer sa déposition.

Mais que faire ? Même si ces hommes avaient de mauvaises intentions vis-à-vis
des dauphins, ils n’avaient encore rien commis de répréhensible. Difficile
dans ces conditions de porter plainte ou de les empêcher de continuer
à s’intéresser aux dauphins. Bernard cessa soudain de s’occuper du film.
Dans la cabine, des bruits et des grognements se faisaient entendre. Les
enfants s’éveillaient. Un téléphone portable fit entendre sa sonnerie
stridente.

Bernard regarda sa montre. Il y avait école aujourd’hui. La maman allait
bientôt arriver pour les emmener en voiture vers le collège Romée situé
à Villeneuve-Loubet. Il était temps de préparer un solide petit déjeuner
pour ces deux affamés. Dorian émergea en premier. Sa petite tête tout
ébouriffée apparut dans la coursive menant aux cabines.

– Bonjour, papa ! grommela-t-il d’une voix mal assurée en venant se blottir
entre les bras de son père.

 

Bernard referma tendrement ses bras autour de son petit bonhomme. Il
adorait cet instant magique où son fils venait chercher un câlin. Il caressa
doucement les fins cheveux noirs de son garçon et lui asséna deux solides
bisous sur les joues. Il fallait profiter de ces courts instants de bonheur.
Dans quelques toutes petites années, bien trop brèves, ce serait un grand
gaillard qui n’oserait plus rechercher ainsi la tendresse de son père
et conserverait sa distance d’adolescent.

– Dis, papa. Tu crois qu’ils dorment encore ? fit Dorian en regardant
vers la mer.

– Tu veux parler des dauphins ?

– Ben oui, bien sûr. J’espère qu’ils vont nous attendre, aujourd’hui.

– Tu te rappelles que tu as école le lundi ?

– Oh, papa ! S’il te plaît ! Pour une fois, on pourrait rester sur le
bateau avec toi ? Il faut qu’on t’aide à protéger les dauphins !

– Il n’est pas question de vous faire rater une journée d’école.

– Mais si les dauphins ont besoin de notre aide, comment feras-tu ?

– Je me débrouillerai. Je suis assez grand, je crois.

– Mais tu ne comprends même pas ce qu’ils disent ! protesta Dorian en
regardant son père d’un air suppliant.

 

Cathy choisit cet instant pour surgir à son tour du bas de la cabine.
Ses longs cheveux noirs s’emmêlaient autour de son visage, dissimulant
ses jolis yeux gonflés de fatigue. Elle n’avait pas beaucoup dormi.

– Pour une fois, il a raison, fit-elle en venant embrasser le front de
son père. Sans notre aide, tu ne comprendras rien à ce qu’ils te diront.

– Bonjour, mademoiselle ! Je te signale que j’ai des amis en ce moment
qui ont jeté l’ancre à proximité de vos protégés. J’irai les relayer dans
la matinée. Les dauphins sont donc en sécurité.

– Moi je n’ai qu’un cours d’histoire géo, ce matin. Je peux très bien
le zapper et venir uniquement en cours cet après-midi, tenta de négocier
Cathy.

 

Maintenant qu’elle avait presque atteint la taille de sa mère, la jeune
fille se montrait moins câline que son petit frère.

– Pas question. Ta mère me fera toute une histoire si je commence à vous
faire sécher l’école.

– Allez, papa ! supplia Dorian. Pour une fois, aie un peu pitié de tes
enfants ! Montre-toi magnanime !

 

Bernard regarda son fils d’un air stupéfait, se demandant où diable son
fils était allé chercher cette tournure de phrase.

– Il vous reste à peu près trente minutes pour faire votre toilette et
prendre votre petit déjeuner. Ensuite maman va arriver. Donc, pas de discussion.
Allez vous préparer ! Et en vitesse ! fit le scientifique d’un ton sans
réplique.

 

Soudain, une grande forme grise bondit hors de l’eau, envoyant une gerbe
d’eau sur le pont du bateau. Les enfants sursautèrent. La seconde d’après,
le Grand Dauphin réapparut, prit son élan et se mit en équilibre sur sa
nageoire caudale tout en passant à toute vitesse en marche arrière le
long de la vedette. Il poussait des cris stridents.

– C’est Tanos ! cria Cathy. Il y a un problème avec la zone ! Il faut
y aller ! Maintenant !

– Tout le monde se calme, gronda son père. Jean-Louis et Alain sont sur
place. Je vais les appeler.

 

Mais le scientifique eut beau multiplier les appels à la radio, personne
ne lui répondit. Inquiet, il regarda ses enfants. Le Grand Dauphin continuait
à passer le long du bateau et multipliait les cris d’alerte. Bernard hésita
une seconde. Impossible de laisser les enfants seuls sur le quai de ce
petit port quasi désert. Pas le temps d’appeler leur mère. Si les dauphins
étaient en danger, il n’y avait pas une minute à perdre.

– Va défaire les amarres ! cria-t-il soudain à sa fille en se précipitant
vers la cabine de pilotage.

 

Cathy et Dorian poussèrent un cri de triomphe et se dépêchèrent d’obéir.
L’instant d’après, la grande vedette bondissait vers le large. Après avoir
mis le cap vers les îles de Lérins, Bernard continua ses appels à la radio
de bord. Pendant ce temps, Cathy essayait de joindre sa mère sur son portable.
À la proue de la vedette, le Grand Dauphin fendait les flots souplement,
bondissant à chaque vague pour venir surfer l’étrave du bateau. Il semblait
leur indiquer le chemin.

Dorian s’était emparé des jumelles de son père et tentait de voir ce
qui pouvait se passer dans la zone où se trouvaient hier encore les dauphins.
Lorsqu’une naissance devait avoir lieu, il était fréquent que le groupe
reste sur une même zone couvrant environ 40 kms plusieurs jours durant.

Ils mirent quinze bonnes minutes à parvenir sur la zone. Le semi-rigide
de ses amis Jean-Louis et Alain était bien là. Mais personne ne bougeait
à bord. Inquiet, Bernard s’approcha à toute vitesse et manœuvra rapidement
en coupant les gaz pour arrêter sa vedette juste à côté du pneumatique
de ses amis.

Deux corps gisaient au fond du bateau, appuyés l’un contre l’autre.
La tête d’Alain, un grand barbu revêtu d’une combinaison de plongée, portait
des traces de sang dans ses longs cheveux blonds. Quand Bernard sauta
à bord, le colosse commença à se redresser tout en portant la main à sa
tête. Au-dessous de lui, la frêle silhouette de Jean-Louis restait immobile.
Le scientifique était emmitouflé dans une doudoune orange, les mains attachées
dans son dos par plusieurs tours de ruban adhésif et la bouche recouverte
par un haillon.

Bernard se précipita à son secours. Heureusement, le scientifique n’était
qu’évanoui. Il revint rapidement à lui tandis que Bernard s’affairait
à couper ses liens.

– Que s’est-il passé ? demanda Bernard à ses amis tout en jetant un coup
d’œil autour de lui.

 

Le bateau était sens dessus dessous. On voyait qu’une lutte intense avait
eu lieu à bord. Bernard ramassa les lunettes cassées de Jean-Louis et
les lui tendit.

– On s’est fait avoir, grommela Alain en se massant le crâne. Il y avait
deux grands types cagoulés. De vrais géants. Ils nous ont braqués avec
des sortes de lances électriques. On n’a rien pu faire.

– Le principal, c’est que vous soyez en vie. Qu’est-ce qu’ils voulaient
?

– Apparemment, ils en avaient à vos copains les dauphins. Une fois qu’ils
nous ont attachés, je les ai vus plonger. Ils ont fait descendre une sorte
de cage au bout d’un treuil.

– Une cage ? Pour emmener un dauphin ?

– Ce n’est pas impossible, vu la forme de la cage. Pendant qu’ils plongeaient,
j’ai réussi à me détacher, continua à expliquer le géant blond, mais quand
j’ai voulu me mettre à l’eau moi aussi, j’ai reçu un coup sur la tête
et… plus rien. Le trou noir.

– Papa ! Les dauphins ne sont plus là ! cria soudain Cathy qui avait
mis un masque sur sa tête pour regarder vers le fond de l’eau.

– Tu es sûre ? Même pas la femelle ?

– Ils sont tous partis ! Regarde Tanos : il est complètement paniqué
!

 

Effectivement, le Grand Dauphin tournait comme un fou autour des rochers
marquant la zone et ne cessait de faire de grands sauts énervés hors de
l’eau. Il fonça soudain en direction d’Antibes, puis fit demi-tour et
revint à toute vitesse vers Cathy en poussant des cris stridents.

– Il dit que sa femelle a été enlevée ! Il faut aller au yacht noir !
fit Cathy.

– Comment ça, « il dit » ? grommela Alain. Ta fille comprend le langage
dauphin, maintenant ? fit le géant blond, tout étonné.

– Écoute-moi, Alain. Je n’ai pas le temps de t’expliquer, mais il faut
que tu appelles immédiatement le C.R.O.S. pour lancer une alerte. Dis-leur
que vous avez été victime d’un acte de piraterie et explique-leur qu’on
soupçonne un yacht noir grec au mouillage devant le port Vauban.

– Euh… d’accord, mais je vais avoir du mal à trouver des explications,
fit Alain en se relevant péniblement.

– J’expliquerai tout en temps utile. Appelle le commandant Rhinbart de
ma part. Il me connaît. Moi, je fonce au port Vauban avec les enfants.
Il faut intervenir avant qu’ils n’aient fait du mal à ces dauphins. On
se retrouve là-bas !

 

Et avant que ses deux amis aient eu le temps de réagir, Bernard remit
les gaz et s’éloigna à toute vitesse du pneumatique, soulevant de grandes
gerbes d’écume blanche. Lorsqu’ils arrivèrent à proximité des remparts
d’Antibes, ils furent soulagés de voir que le yacht noir était encore
là. Sa coque noire luisait au soleil du matin. Tout semblait immobile
à bord. Le pont était désert. La trappe arrière, fermée. Tous les hublots,
éteints. Aucun bruit, aucune fumée. Rien. Bernard hésita. Il aurait dû
attendre l’intervention de la police maritime. Mais il savait très bien
que cela pouvait prendre un temps fou en explications. Et rien ne l’assurait
que la police voudrait monter à bord. Cathy et Dorian supplièrent leur
père d’intervenir. Ils étaient angoissés à l’idée qu’on puisse faire du
mal à leurs amis dauphins. En voyant les yeux de ses enfants, Bernard
finit par craquer.

– Très bien. Je vais monter à bord. Mais si je ne suis pas revenu dans
15 minutes, vous appelez immédiatement la police à la radio. C’est compris,
Cathy ? La jeune fille hocha la tête.

– Et pas question d’essayer de me suivre ! insista leur père en levant
un doigt autoritaire.

– Promis ! fit Dorian d’un ton grave. Tu vas tous les tuer, papa ? continua
le petit garçon. Son père le regarda d’un air étonné :

– Personne ne va tuer personne. Je vais seulement monter voir si des
dauphins ont été emmenés à bord. Normalement, la police maritime ne devrait
pas tarder. Alain les a prévenus. Donc, s’ils arrivent, vous leur expliquez
que je suis monté à bord. Compris ?

 

Les deux enfants hochèrent la tête, impressionnés par le ton grave de
leur père. Ils le regardèrent se mettre en short de bain, hésiter un instant
puis attacher un couteau de chasse autour de sa jambe et enfin placer
un téléphone portable dans un petit sac étanche qui disparut dans la poche
de son short. « James Bond » Bernard était fin prêt pour sa mission.

– Fait attention, quand même, papa, fit Dorian d’une toute petite voix.

– Ne t’inquiète pas, fiston. Je vais juste jeter un œil et je reviens.

 

Il embrassa ses enfants et se laissa glisser à l’eau. Les enfants le
virent s’éloigner rapidement à la nage et attraper la chaîne de l’ancre
du yacht noir. En quelques instants, le scientifique parvint au niveau
du bastingage. Il se rétablit rapidement et sauta sur le pont. Les enfants
étaient ébahis. C’était exactement comme dans les films.

– Il assure grave, papa ! fit Cathy d’une voix pleine de fierté.

 

Bernard examina le pont faiblement éclairé par les lueurs de la lune.
Le navire semblait désert, mais le sol vibrait doucement, comme si un
moteur animait la grande carcasse de fer quelque part en ses entrailles.
Le scientifique devait lutter contre sa bonne conscience qui lui soufflait
de repartir rapidement, sa situation actuelle étant totalement illégale.
En même temps, des années passées à lutter contre les hommes pour protéger
les dauphins lui avaient appris qu’il fallait souvent transgresser des
interdits pour obtenir gain de cause. Il décida de se fier à sa bonne
étoile, en espérant que la police maritime intervienne rapidement. La
première porte qu’il ouvrit donnait sur une longue coursive intérieure.

Bernard entra en silence. Il lui fallait trouver un passage menant vers
les cales. Si les dauphins étaient à bord, c’était certainement vers le
fond du navire. Bernard descendit d’un niveau, trouva un autre sas et
l’ouvrit. Toujours personne. Aucun bruit, hormis cette vibration venant
du bas. Il continua sa progression en silence, descendit encore d’un niveau.
En jetant un œil par un hublot, il se rendit compte qu’il était arrivé
juste à la hauteur de la mer. Il distinguait les petites têtes de ses
enfants, postés à l’avant de leur vedette. Le cœur de Bernard se serra
tout à coup en réalisant qu’il avait laissé seuls ses deux enfants. Pourvu
qu’il n’ait pas affaire à des criminels prêts à tout ! Puis il repensa
aux dauphins, à la cage aperçue par Alain et sa motivation lui revint
aussitôt.

Au moment où il allait ouvrir la porte d’un sas menant vers les cales,
il entendit des éclats de rire poussés par une voix grave de l’autre côté
de la porte. En un bond, il alla se cacher derrière l’un des canots de
sauvetage alignés sur le pont. Juste à temps : le mécanisme du sas se
mit à grincer et la lourde porte de fer pivota, laissant apparaître un
marin aux bras tatoués. Il était accompagné par un autre type encore plus
grand, revêtu d’une combinaison de mécanicien. Les deux hommes plaisantaient
dans une langue étrangère que Bernard ne reconnut pas.

Le scientifique attendit que les deux costauds se soient éloignés et
se faufila à l’intérieur. Un escalier étroit descendait rapidement vers
les profondeurs du navire. Bernard resta un instant aux aguets pour vérifier
que personne n’allait arriver, puis il descendit le plus vite possible
l’escalier, déboucha sur un nouveau couloir encombré de caisses et alla
se cacher derrière elles. Les mains posées au sol, il sentit que la vibration
devenait de plus en plus forte. Il y avait bien un ou plusieurs gros moteurs
en train de tourner dans les cales. Mais à quoi pouvaient-ils bien servir
vu la faible activité qui semblait régner à bord ? Bernard voulut se redresser
pour continuer son exploration, mais de nouvelles voix se firent entendre
à l’autre bout du couloir.

Bernard se cacha un peu plus derrière les caisses. Deux nouveaux types
apparurent, aussi grands que les précédents. Cette fois, ils portaient
une sorte d’uniforme gris et des armes en bandoulière. Bernard avala difficilement
sa salive. Dans quel pétrin était-il venu se fourrer ? Les hommes s’emparèrent
chacun d’une caisse et repartirent par où ils étaient venus. Bernard attendit
que son cœur se calme. Mais deux minutes plus tard, deux autres hommes
armés apparurent à leur tour et vinrent eux aussi prendre des caisses.
Le scientifique comprit qu’ils finiraient par prendre les caisses qui
le cachaient. Il ne fallait pas rester là. Soudain des pas résonnèrent
sur le mont supérieur. À tous les coups, les deux marins avaient fini
leur pause et revenaient continuer le boulot. Il allait se retrouver coincé
des deux côtés !

Affolé, il chercha de tous côtés une autre cachette. Mais impossible
! S’il revenait en arrière, il allait tomber sur les marins. Et s’il continuait
dans le couloir, il se retrouverait face aux militaires. Que faire ? Ses
mains touchèrent par hasard le contenu d’une des caisses restées ouvertes
: des uniformes de steward qui revenaient du pressing ! Vite ! Il enfila
un uniforme. Juste avant que les deux marins n’arrivent à la porte du
sas en haut de l’escalier, il se redressa d’un coup, sortit de sa cachette
et attrapa une caisse qu’il posa contre son épaule en la maintenant de
son bras levé. Il partit vers le fond du couloir.

La porte s’ouvrit devant lui à ce moment, tenue par l’un des gardes armés.
L’homme s’effaça poliment pour laisser passer Bernard, le prenant pour
un membre de l’équipage en train de porter une caisse. Bernard continua
à marcher d’un pas ferme. Mais son cœur battait à toute allure dans sa
poitrine. Le couloir menait à une autre porte. Il l’ouvrit d’une seule
main, l’autre étant occupée à maintenir la caisse en équilibre contre
son visage. Le bruit sourd de moteurs électriques lui sauta aux oreilles.
Il découvrit sous ses pieds une gigantesque cale qui semblait faire une
bonne moitié de toute la surface du yacht.

L’arrière de cette cale était occupé par un bassin bordant la porte
arrière. Il reconnut la vedette noire qui flottait dans ce bassin. Bernard
sursauta. Il venait d’entendre le cri d’un dauphin. Ses yeux cherchèrent
parmi les étranges appareils qui peuplaient la cale. Il finit par découvrir
plusieurs grands aquariums, chacun de la taille d’une grosse camionnette,
autour desquels s’affairaient des hommes et des femmes en blouses blanches.
Il se passait quelque chose d’anormal.

Entre les deux aquariums, une table d’opération était dressée, entourée
de tous ses appareils médicaux. Plusieurs médecins s’affairaient autour
du corps d’un dauphin. Bernard sentit son stress monter fortement, mais
il se calma en voyant qu’une personne était chargée de ventiler l’animal.
Ils étaient probablement en train de l’opérer. Mais pourquoi ? Et surtout,
de quel droit ? Bernard s’avança doucement le long de la coursive qui
surplombait la cale. Il espérait arriver au-dessus de la salle d’opération
pour en savoir un peu plus. En apercevant l’aileron dorsal du dauphin
opéré, il reconnut aussitôt la petite femelle avec sa tache blanche caractéristique.

Naani !

Et soudain, Bernard comprit. Ils étaient en train de l’aider à mettre
bas! Stupéfait, Bernard posa sa caisse, oubliant complètement qu’il devait
se cacher. Il descendit lentement une échelle menant vers le bas de la
cale et s’approcha de la zone d’opération. Personne ne semblait lui prêter
attention. Bernard allait de découverte en découverte. Il passa à côté
d’un sous-marin de poche, contourna plusieurs sonars sophistiqués, du
matériel d’analyse biologique, deux jet skis peints en noir, un 4×4 rutilant
et même des armes de poing négligemment posées sur une table, entre deux
bouteilles de vodka. Sur quoi était-il tombé ? Le groupe médical entourant
la femelle dauphin se mit soudain à s’agiter.

Des ordres circulèrent à toute vitesse. Sur un des écrans de télévision
géants qui surplombaient la table d’opération, Bernard distingua une petite
forme blanche. Au début, il ne comprit pas ce que c’était. Et pour cause
: ce qui se passait était un événement d’une extrême rareté. Et puis le
scientifique reconnut la silhouette d’un bébé dauphin.

Naani venait de donner la vie.

Bernard mit plusieurs secondes à réaliser que ce bébé dauphin était de
couleur blanche. Pas d’un blanc laiteux comme pouvait l’être celui des
dugongs par exemple. Non. Un blanc lumineux, presque éblouissant sous
la lumière des halogènes.

Un dauphin blanc ! Bernard n’en revenait pas. Durant toutes ces années
passées à étudier les dauphins, c’était la première fois qu’il en voyait.

– Étonnant, n’est-ce pas, professeur Bernard Treeman ? fit soudain une
voix féminine dans son dos.

 

….

 

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